Comment le halal industriel, « fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme » s’importe dans nos sociétés | Neotrouve

Comment le halal industriel, « fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme » s’importe dans nos sociétés

L’alliance entre néolibéralisme et fondamentalisme religieux a accouché d’un marché inquiétant : le halal s’étend sans cesse et devient un moyen de contrôle des comportements des consommateurs. Dans cette vision très déterministe de la société, l’islamic way of life peut jouer contre la démocratie affirme  Florence Bergeaud-Blackler dans son livre le Marché halal ou l’invention d’une tradition (Seuil)

Le marché halal n’a jamais existé dans le monde musulman avant que les industriels ne l’y exportent. La convention du halal naît au tournant des années 70-80. Deux idéologies triomphent sur la scène internationale : d’un côté, le fondamentalisme musulman, avec notamment la proclamation de la République islamique d’Iran en 1979, et, de l’autre, le néolibéralisme, avec Thatcher et Reagan. Cette rencontre, qui n’était pas programmée, va permettre à ces deux idéologies de travailler de concert à la fixation d’un protocole industriel halal. L’agence de certification de la viande halal, un hybride économique et religieux, en est l’acte de naissance : elle dit le licite et l’illicite à la place de la tradition jurisprudentielle islamique bien plus complexe. Elle institutionnalise le contrôle par les musulmans de l’abattage industriel dans les pays occidentaux.Comment les industries occidentales ont-elles accepté ce contrôle ?

Lorsque Khomeiny arrive au pouvoir en Iran, il interdit toutes les viandes importées d’Occident au motif qu’elles sont illicites. Mais sa décision menace l’équilibre alimentaire de son pays. Ce chef d’Etat se ravise et impose un contrôle halal. Concrètement, l’Iran envoie des mollahs pour mettre en place un protocole islamique sur des chaînes industrielles tayloristes de Nouvelle-Zélande ou d’Australie.

D’autres pays musulmans, comme l’Egypte ou l’Arabie Saoudite, vont eux aussi imposer leur contrôle «islamique» pour ne pas être en reste. Le principe d’un abattage halal est créé, ce que les classiques n’avaient jamais fait : ils se contentaient de discuter à partir du corpus religieux des façons d’abattre qui plaisent à Dieu et de proscrire les autres. Là, l’abattage halal industriel est rationalisé : il consiste en la section des jugulaires et carotides de l’animal tourné vers La Mecque par un musulman. Il y a ensuite des variations. Dans un nombre croissant de cas, l’animal ne doit pas être étourdi.D’autres pays ont tenté de fixer leur norme pour accroître leur autorité dans le monde musulman…

La Malaisie est devenue un centre du halal mondial dans les années 90. Des ingénieurs de l’agroalimentaire travaillant pour Nestlé l’ont aidée à mettre en place l’ingénierie nécessaire. Le pays a aussi élargi le périmètre du halal en travaillant à la publication, en 1997, des «directives halal» du Codex alimentarius, un organe néolibéral qui codifie les normes alimentaires pour permettre leur circulation dans le monde. La Malaisie fait entrer le principe de pureté : seuls les aliments qui ne contiennent ou ne sont pas contaminés par des produits interdits (porc, alcool, protéines qui ne sont pas issues d’un abattage selon la loi islamique) peuvent être halal. Cela exclut une grande partie des aliments industriels qui comportent des colorants, exhausteurs de goûts et autres additifs ! Presque toute l’industrie alimentaire devient halalisable. Parallèlement, la Turquie développe le tourisme halal et la mode islamique. Puis, à partir de 2010, les Emirats arabes unis établissent un lien avec la finance islamique pour promouvoir l’«économie globale islamique».

Et en France, comment s’est constitué le marché ?

Il a d’abord adapté ses chaînes d’abattage pour exporter vers les pays musulmans.

Puis cette offre s’est tournée vers le marché intérieur dans les années 90, au moment même où des crises sanitaires importantes comme l’encéphalopathie spongiforme bovine et la fièvre aphteuse frappaient l’industrie. En surproduction de carcasses, la filière viande a commencé à convoiter les millions de musulmans de France.

L’offre, plutôt que la demande des consommateurs, a créé le marché ?Non, les deux vont de pair. Ce que j’appelle l’espace alimentaire musulman a longtemps été marqué par le seul interdit du porc. L’abattage rituel était surtout pratiqué lors des cérémonies. Les boucheries islamiques se sont développées assez tardivement à la suite de la réislamisation des années 80. L’offre de halal va rencontrer la demande de la diaspora, pour laquelle la cuisine est une façon de protéger l’intégrité de sa culture, et la stratégie des groupes fondamentalistes qui voient bien que la clôture alimentaire peut aussi être une clôture communautaire. J’ai mené une enquête en 2005 (1) lors du rassemblement de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) au Bourget (Seine-Saint-Denis) : 85,9 % déclaraient manger de la viande et des produits carnés exclusivement halal. Le congrès de l’UOIF n’est certes pas représentatif de l’ensemble des musulmans, mais il réunit une population familiale qui dépasse largement l’audience des seuls Frères musulmans. A une époque où l’on croyait que la sécularisation ferait disparaître ces pratiques, ces chiffres considérables ont suscité le scepticisme. D’autres études l’ont confirmé. Une étude de l’Institut Montaigne a montré en 2016 que plus de 40 % de musulmans pensent que manger halal est l’un des cinq piliers de l’islam… ce qui est inexact.

Comment le droit français a-t-il fait une place au halal ?

Il n’existe pas dans la législation française de reconnaissance stricto sensu de l’abattage rituel – qu’il soit casher ou halal.

Mais, en 1964, la loi a instauré une dérogation à l’étourdissement des bêtes pour des raisons religieuses, à l’origine pour le casher. Même si ces pratiques semblent se réduire, des abattoirs européens font du «tout halal» pour faire des économies. Ils évitent les changements de chaîne et peuvent indifféremment distribuer du halal à leurs clients musulmans ou à des grossistes conventionnels. La réglementation européenne n’oblige pas d’étiquetage particulier.

Source : (20+) Florence Bergeaud-Blackler : «Le halal est né industriel, fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme» – Libération

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