Le versant sombre des bons sentiments  | Neotrouve

Le versant sombre des bons sentiments 

Depuis New Haven, Connecticut, un homme a lancé une campagne contre l’empathie. Il s’appelle Paul Bloom, il est psychologue à Yale. Il faisait connaître sa position dans un texte publié par la Boston Review il y a une année, appelé, justement, «Against Empathy» («Contre l’empathie»), et il prépare un livre sous le même titre à paraître chez Harper-Collins. Pavé dans la mare: la propension naturelle à se mettre à la place d’autrui et à ressentir ce qu’éprouvent nos semblables est perçue en général comme un de nos traits les plus exquis.

Quels sont les griefs? «L’empathie est biaisée; nous sommes enclins à en ressentir davantage pour des personne séduisantes, qui nous ressemblent, ou avec qui nous partageons des racines ethniques ou nationales. Et l’empathie est bornée; elle nous relie à des personnes individuelles, réelles ou imaginaires, mais elle est insensible au nombre»; une seule souffrance proche compte plus que toutes les souffrances lointaines. De plus, la «détresse empathique» peut se révéler destructrice pour la personne qui l’éprouve, comparée à des formes de compassion émotionnellement moins chargées (comme le suggèrent notamment les expériences conduites par les neuroscientifiques Tania Singer et Olga Klimecki avec le moine bouddhiste Matthieu Ricard).

Agressions empathiques
Dans l’argumentaire développé par Paul Bloom au fil des textes, une des pièces à conviction les plus troublantes vient d’une étude publiée en novembre 2014 dans le Personality and Social Psychology Bulletin. Déroulement: Anneke Buffone et Michael Poulin, chercheurs à l’université de Buffalo, amènent leurs sujets à croire qu’ils participent à une expérience mesurant les effets de la douleur sur les performances intellectuelles. Pour cela, ils leur demandent de doser un stimulus «douloureux mais pas dangereux» (de la sauce piquante) administré à l’un des deux concurrents à un test mathématique, dont le vainqueur empochera 20 dollars.

Au préalable, on informe les sujets que le concurrent dont ils ne dosent pas la sauce traverse de graves difficultés financières; une moitié du groupe est amenée à croire que ces problèmes ne «tracassent pas trop» la personne concernée; les reste des participants est conduit à penser, au contraire, que ces difficultés la plongent dans une grande détresse. Résultat? Les sujets soumis à cette «manipulation empathique» infligent des doses de sauce plus élevées au concurrent qui se trouve en compétition avec la «cible de leur empathie», bien que ce concurrent soit complètement innocent. Conclusion: l’empathie peut déclencher des actes d’agression, «que ces actes soient justifiés et moralement fondés ou pas»…

Source : Le versant sombre des bons sentiments – Le Temps

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