L’homme incertain
Supposons un robot très complexe et évolué, dont l’ensemble de ses programmes lui donnerait parfois la « sensation d’exister », ou « la conscience », laquelle vérifierait l’état du système, des programmes, ainsi que toutes sortes d’anomalies qui pourraient survenir – pourrions nous dire que ce robot est « humain », et si tel n’est pas le cas, comment pourrait-il se différencier d’un homme en chair et en os ?
Ce robot, très évolué, a toutefois un avantage que la majorité des hommes ne possède pas : sa « conscience », certes peu assurée. Ne voyons-nous pas tout autour de nous évoluer des personnages robotiques, que vont et viennent dans les villes, s’occupent à toutes sortes d’activités et utilisent tous leurs sens à cette tâche ? Parfois, lorsqu’ils se reposent, se « mettent à jour » afin de mieux s’adapter à leur environnement, après avoir « expérimenté » et vécu de riches et multiples « émotions », ils « réfléchissent » – juste derrière leurs pupilles organiques dont le miroitement donne l’impression fallacieuse d’une « âme », et peut-être d’une culture, morale, valeurs, que sais-je encore ? Sous différentes formes, dans différentes situations, contextes, lieux, et instants « dans l’espace et la temporalité », le nombre des situations, des transformations, des combinaisons, et des évolutions est sans doute immensément grand et pratiquement « incommensurable », mais en tous les cas déterminé et non infini. Il ne fait aucun doute que la durée dans laquelle l’univers exerce sa force, est parfaitement infinie c’est-à-dire que la force reste éternellement la même et active : – jusqu’à cet instant présent, une éternité s’est déjà écoulée, c’est-à-dire que toutes les évolutions possibles doivent déjà d’être produites. (Fridriech Nietzsche, p.30, ibid.)
Nous pouvons espérer une multitudes de choses, et même engendrer toutes sortes d’espérances, cependant, tout revient – tout ce qui a déjà existé existera de nouveau. Incompréhensible pour la plupart, l’éternel retour semble n’être qu’une quantité de cycles naturels ou artificiels, et l’univers qu’un agglomérat de battements et de rythmes. C’est accepté, et la moitié d’entre nous croient en la destiné ou en un hypothétique « salut », l’autre moitié préfèrent « vivre au jour le jour », « goûter l’instant », « être fataliste », etc. Autrement dit, les premiers pensent « arriver quelque part », et les seconds « ne pensent pas à la destination ». Dans tous les cas, nous nous fions aveuglément à ce qui nous « guide ».
Nous n’existons pas. Que faisons-nous d’important ? En quoi avons-nous jeté notre dévolu, qu’est-ce qui nous donne « la force d’avancer », si ce ne sont des obsessions qui nous retiennent toujours plus loin d’une existence réelle ? Dans l’état où nous sommes, n’avons aucune faculté de plus qu’un cadavre. Un cadavre participe aux lois de la prédation, il nourrit les vers et autres insectes nécrophages. Nous vivons et sommes également une source de nourriture « psychique », « énergétique », pour nombre de formes de vies qui nous environnent, à commencer par nos semblables, qui ont faim de nous. Que devient une personne seule ? Ne dépérit-elle pas, n’est-elle pas affamée des autres ? Sommes-nous capable d’être seuls, sans aspirer l’énergie des personnes qui nous entourent et pour lesquelles, bien sûr, avons nombre de sentiments parfumés ? Enlevons tout cela et que voyons-nous ? N’y a-t-il pas là une odeur de viande et de digestion ? Puis, regardons à nouveau nos « sentiments élevés » : que sont-ils sinon des artifices qui recouvrent un enfer de prédation ? « Participons à la vie collective ! », hèle un peuple affamé, traquant les plus goûteux. Optimisme viscéral, foi en l’avenir, les plus raffinées des essences dans ce monde fondamentalement égoïste, bien que l’altruisme attire… davantage de proies juteuses. « Peace and Love » !.
Nous pensons toujours que nous avançons, et excluons l’idée que ce n’est que le décor qui défile autour de nous – si jamais celui-ci s’arrête, nous le tirons de toutes nos forces. Stagnation ? Halte ! Ne nous en parlez pas ! Blasphème ! A mort !
« Fridriech Nietzsche, La volonté de puissance I, p. 335 » a écrit : « Qu’on veuille bien, pour une fois, remonter en arrière. Si l’univers avait un but, ce but devrait être atteint. S’il y avait pour lui un état terminal, il devrait de même l’avoir atteint. S’il était capable de permanence et de fixité, et s’il y avait dans tout son cours un seul instant d’« être », au sens strict, il ne pourrait plus y avoir de devenir, donc on ne pourrait plus penser ni observer un devenir quelconque. »
Qu’observe-t-on, cependant ? L’homme attend toujours quelque chose, et même lorsqu’il a assouvi toutes les attentes de sa jeunesse il attend encore, et encore, et encore. Comment se fait-il, si tout ce qui a existé existera, si tout ce qui s’est passé se passera ? Peut-être avons-nous déjà cessé d’attendre un très court instant, peut-être à la suite d’un découragement profond, d’une mésaventure sentimentale, de la perte d’un proche, ou encore d’une pensée vicieuse qui s’est trop étendue. Avons-vous noté comment notre entourage et nos connaissances paraissaient s’inquiéter, nous harpaillant de questions : « Êtes-vous déprimé ? Que se passe-t-il ? Est-ce que vous allez bien, vraiment ? Vous avez mauvaise mine, plus rien ne vous passionne, ne vous excite, ne vous anime – puis-je vous aider ? Moi aussi, des tracas, j’en ai eu ! Confiez-vous sans crainte », ce qui, essentiellement, signifie : « Vous n’avez pas le droit de sortir du grand jeu, vous changez trop et devenez insaisissable, nous avons moins de pouvoir sur vous et nous exigeons que ton comportement cesse ! Personne ne vous a autorisé à penser plus qu’il ne le faut ».
Il est impossible de constater lucidement ce que nous sommes et dans quelle situation nous nous trouvons si nous n’avons pas développé un niveau supérieur d’émotion et de pensée. Sans ce développement adéquat, le fait de dire « nous ne sommes rien » sera corrompu par des émotions inférieures ou une pensée inférieure, réinterprété puis exclu de la même façon que le corps rejette des aliments qui lui sont exotiques et qu’il a ingéré par mégarde.
La constante qui permet de lier la nature de toute ces expériences est le caractère « pour soi » de ces dernières. Toutes les expériences sont fondamentalement égoïstes. Nous autres, devons faire, nous nourrissons de ce qui nous entoure.
Se reproduire – est tout ce vers quoi semble mener la vie, l’instinct de reproduction est la nécessité première, la finalité, le vecteur de l’expérimentation de la vie terrestre. L’instinct de reproduction n’est pas nécessairement visible — il se reflète dans tous les aspects de la volonté de puissance; laquelle guide chacune de nos actions, émotions, pensées. Aucun exemple ne peut échapper à la règle, les formes de vies sur terre sont fragmentées, divisées, cette incomplétude créé un mouvement global, un flux qui ne se dirige nul part, mais permet aux vies incomplètes d’expérimenter – évoluer ou involuer.
Il va sans dire que ce que nous faisons a toujours pour fin d’améliorer nos chances de reproduction la qualité de celle-ci. Lorsque nous désirons nous élever socialement nous voulons donner de meilleurs chances à notre progéniture, si nous désirons paraître tel ou tel, la volonté de puissance en est encore la cause. Ce que nous appelons le bon, le bien, ou le beau, est au service de la volonté de puissance. Croître, prendre, apprendre, décroître, quoi de plus ? Nous nous disons parfois que nous ne valons pas plus que des rats, mais nous le disons avec un petit sourire de suffisance. Les hommes ne s’observent que pour améliorer leurs apparences extérieures ou intérieures, jamais pour découvrir ce qu’ils sont réellement. De ce fait, s’ils sont des rats, des pucerons ou des asticots, ils ne peuvent pas le savoir. Et si l’homme n’y est pas forcé, voudrait-il par lui-même le constater ? Comment espérer être autre chose que rat, puceron ou asticot, puisque nous n’améliorer jamais notre ‘moi’ réel mais simplement une de ses multiples façades.
Nous ne recherchons que des rêves agréables, évitons ce qui est trop pénible, trop fatiguant. En profondeur, les mécanismes sont toujours identiques : nous ne changeons pas. A la superficie, la vie s’occupe, elle change au gré des ères, des saisons, des moments. « Nous ne vivons que grâce à des illusions – notre conscience effleure la surface. Bien des choses échappent à son regard. Nous vivons assurément, grâce au caractère superficiel de notre intellect, dans une illusions perpétuelle : nous avons besoin, pour vivre, de l’art à chaque instant. Notre oeil nous retient aux formes » (Fridriech Nietzsche, Le livre du philosophe, Aubier-Flammarion 1969, p.67 ). Cependant, cette vie périphérique n’est constitué que de quelques éléments fondamentaux. Cependant, nous croyons changer, ou pire, évoluer. Ces croyances, si profondément enracinées, contrôlent tout ce que nous pensons faire, de même que tout le « libre arbitre » que nous pensons avoir…*
Source : Jurian sur http://www.newsoftomorrow.org/forum/